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Si certains globe-trotters se disent volontiers " fous " de voyages, il arrive également que de simples touristes perdent subitement la tête. On dit alors qu'ils sont touchés par le fameux syndrome du voyageur. En plein centre de Paris, à l'Hôtel-Dieu une consultation spécialisée accueille ces touristes égarés. Gare toutefois aux amalgames ! Le syndrome du voyageur n'est pas une pathologie, en tant que telle, uniquement causée par le voyage. Explications éclairées du docteur Youcef Mahmoudia, psychiatre à l'Hôtel-Dieu.
Syndrome
du voyageur ou voyage pathologique ?
Des touristes qui perdent la tête, cela existe. Pour autant,
il ne sont pas tous à mettre dans le même bateau.
Comme l'explique le docteur Youcef Mahmoudia, psychiatre au centre
de diagnostic à l'Hôtel-Dieu,
leurs troubles psychologiques peuvent avoir deux origines bien
distinctes.
Le premier cas, le plus fréquent, intéresse des
personnes qui présentent des troubles du comportement en
arrivant à destination. Une autre ville, une autre culture,
un éloignement soudain, la perte des repères, sont
autant de facteurs susceptibles de déclencher des réactions
anormales comme l'angoisse ou la dépression. Dans ces situations,
les personnes ne souffraient pas avant leur départ en voyage
de pathologies particulières. Simplement, elles éprouvaient
le besoin d'organiser un voyage afin de se reposer ou de s'évader.
Une situation somme toute banale. Faut-il pour autant craindre
de perdre la tête dès que l'on part découvrir
un pays lointain ? Non, car si ces personnes semblaient bien dans
leur peau, ce n'était qu'une apparence. En effet, elles
présentaient déjà de légers troubles
de l'humeur, ou un mal être général, mais
qui restaient inexpliqués ou inconscients. " Lors
de la consultation, on retrouve souvent des antécédents
passés inaperçus, dont ni le malade lui-même
ni son entourage n'avaient eu conscience. Ces personnes étaient
à ce moment là en quelque sorte prédisposées
à faire une décompensation psychique ", explique
le docteur Mahmoudia. Et il suffit d'un facteur déclenchant
pour que la pathologie se révèle. Aussi, se retrouver
dans un milieu inconnu peut favoriser un vécu angoissant
et révéler certains troubles. Toutefois, le voyage
n'est pas le seul révélateur. " On peut très
bien présenter le même type de troubles chez soi,
suite à un tout autre événement traumatisant
comme la perte d'un emploi, une rupture sentimentale, ou une agression
", ajoute le docteur Mahmoudia. Mais dans le contexte d'un
voyage ce qui n'aurait été qu'une dépression
" banale " adopte une expression beaucoup plus spectaculaire.

Dans un deuxième cas, rare plus grave, le voyage fait partie du délire du patient, il s'intègre à une pathologie psychiatrique préexistante. On le qualifie alors de " voyage pathologique ". Le docteur Mahmoudia se souvient de cette Japonaise amenée aux urgences pour troubles du comportement. " Depuis Tokyo elle disait entendre la voix de la vierge Marie la suppliant de venir devant l'église Notre-Dame de Paris ". Dans une telle situation, le patient obéit aux ordres d'une voix qu'il entend, mais qui est de nature hallucinatoire et appartient en réalité à son propre délire. Dans d'autres situations, le voyage devient une fuite, un instinct de survie. " Certains patients n'ont qu'une idée en tête : fuir à tout prix la voix obsédante qui les persécute et qui les empêche de dormir ". Le voyage peut donc constituer un symptôme, parmi d'autres, d'une pathologie déjà connue. " Le voyage s'inscrit alors dans un processus délirant qui appartient au tableau psychiatrique du patient ", conclut le docteur Mahmoudia.
Ces deux situations sont différentes. Dans un cas, le voyage fait partie du délire du patient, dans l'autre, il constitue l'événement déclenchant de sa pathologie. Mais dans les deux situations, le docteur Mahmoudia préfère parler de voyage pathologique ou de psychopathologie liée au voyage, plutôt que de syndrome du voyageur. Cette dernière expression est utilisée de manière incorrecte, car elle définit à l'origine une tout autre situation. Aussi appelé " syndrome de Stendhal ", le syndrome du voyageur est en réalité un état d'extase accompagné d'une forte charge émotionnelle au contact d'une œuvre d'art. Cette expérience reste assez rare et touche les âmes les plus sensibles. Leur cœur s'accélère, ils sont pris de vertiges, ils suffoquent. Et puis rapidement ils retrouvent leurs esprits. Cette émotion n'est pas un réel trouble psychologique et n'amène donc pas de prise en charge particulière. C'est Graziella Magherini, une psychiatre florentine qui, en 1990, décrit pour la première fois ce syndrome surprenant lié au voyage dans les villes d'art. Etonnée de recevoir des touristes choqués émotionnellement, elle s'interroge sur les effets d'une surdose artistique. Elle fait alors un lien avec les carnets de voyage de Stendhal qui rapporte en 1817 au sortir de l'église de Santa Croce à Florence : " J'étais arrivé à ce point d'émotion où se rencontrent les sensations célestes données par les Beaux Arts et les sentiments passionnés. En sortant de Santa Croce, j'avais un battement de cœur, la vie était épuisée chez moi, je marchais avec la crainte de tomber ". Des propos certes émouvants, mais qui ne sont pas comparables aux cas d'urgence que le docteur Mahmoudia est à même de rencontrer dans sa consultation.
Des
voyageurs aux urgences psychiatriques : comment sont-ils pris
en charge à l'Hôtel-Dieu ?
De par son emplacement privilégié, à la fois
central et à proximité de nombreux sites touristiques,
l'Hôtel-Dieu
est le premier hôpital parisien à accueillir les
voyageurs désorientés. Selon le docteur Mahmoudia,
on compte en moyenne une cinquantaine de cas par an, parmi lesquels
des étrangers mais également des provinciaux .
Un drôle de touriste qui interpelle étrangement les passants, un autre qui menace de se jeter dans la Seine ou un dernier qui se montre agressif, sont autant de situations qui nécessitent une prise en charge rapide. Soit ces personnes sont amenées par les services de police ou par les pompiers aux urgences, soit elles viennent d'elles-mêmes ou accompagnées de leurs proches.

En premier
lieu, en cas d'agitation marquée, les patients sont calmés
par des psychotropes. " Devant des cas de troubles graves
du comportement, il est urgent de calmer au plus vite le patient.
Il faut en effet éviter que ces personnes fragiles ne deviennent
agressives contre elles-mêmes ou contre leur entourage.
Il faut éviter le passage à l'acte ", insiste
le docteur Mahmoudia. Une fois la panique passée, les médecins
sont alors à même de communiquer avec les patients.
Ils cherchent autant d'indices qu'ils peuvent pour établir
leur diagnostic : antécédents, prise de toxiques,
histoire personnelle, etc. Dès lors que les patients sont
accessibles et capables d'établir un contact, les médecins
sont en mesure d'affiner leur diagnostic et donc le traitement.
" Les troubles du voyageur renvoient à des pathologies
distinctes. Il est bien évident que le traitement ne sera
pas le même selon qu'il s'agit d'un psychose schizophrénique,
d'une dépression ou simplement d'une crise d'angoisse ",
ajoute le docteur Mahmoudia. En fait, la consultation de l'Hôtel-Dieu
gère les cas d'urgence. Quand les patients sont stabilisés,
ils peuvent dans certains cas poursuivre leur voyage. Dans d'autres
cas une hospitalisation est nécessaire avant le rapatriement
dans le pays d'origine. Cette hospitalisation peut avoir lieu
à l'Hôtel-Dieu ou dans d'autres services de psychiatrie
de l'AP-HP. Elle peut également se faire par le biais du
CPOA (centre psychiatrique d'orientation et d'accueil) de l'hôpital
Sainte-Anne à Paris.
N'annulez pas votre départ aux Antilles : le voyage ne
rend pas fou ! Dans certains cas, il est simplement le révélateur
de troubles préexistants. Et si vous avez encore des doutes,
pourquoi ne pas commencer par un petit voyage dans votre moi intérieur
?
Anne Xaillé, le 21 Novembre 2002